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Entre Tisza et Danube

11 Avril : Porosztó – Tiszanána 15,5 km

Fini le Parc National. Grandes cultures. Vastes prairies, aussi, manifestement uniquement destinées à la récolte du foin.
On passe devant un énorme élevage de vaches laitières Holstein. Sont-elle mille ? Je ne sais pas, mais ça ne doit pas en être loin. C’est plus monstrueux que tous les gigantesques élevages qu’on voyait en Italie. Transformation de la merde en gaz, bien entendu.
Quand même… Toutes ces vaches renfermées dans des stabulations, pataugeant dans une fange marronnasse, alors qu’alentours s’étalent des centaines d’hectares de prairies bien verte. Près des bâtiments, des montagnes de balles rondes de foin. Plus rationnel de distribuer le foin sur place que de sortir et rentrer les vaches matin et soir. C’est vrai que vu le nombre…
On ne voit finalement que très peu de ces fameux bovidés dits « Gris de Hongrie »On en a rencontré dans le parc, bien sûr. Autrement, ils ne sont élevés que par quelques passionnés. Les vrais agriculteurs veulent de la rentabilité. On croise plutôt des troupeaux de Limousines, Simmentals, et Holsteins.
Arrivés vers midi au bout du village de Tiszanána, on découvre un bel emplacement dans le quartier Tzigane. Accueillis à bras ouverts.

On a à peine le temps de dételer qu’une jeune femme, bébé sur le bras, nous apporte une énorme plâtrée de choucroute encore toute chaude. Je vais pouvoir flemmarder au lieu de m’atteler à la popotte !
Nous voici bien entendu entourés d’une meute de curieux fort sympathiques.
Et le soir… rebelote ! La même jeune femme nous apporte notre dîner : riz au paprika.
Un peu plus tard, quelqu’un vient frapper à la fenêtre de la roulotte. Et là, grosse surprise : « Wouf ! Wouf ! » La grosse voix d’Altaï, qui aboie férocement. Tiens tiens ! Il aura donc fallu qu’il approche des trois ans d’âge pour que son instinct de gardien commence à se réveiller ? Je le félicite chaleureusement. En attendant, la femme qui était venue frapper s’est fait une belle frayeur, la pauvre ! C’était pour nous inviter à venir prendre un café. Cette fois, nous refusons, tout en remerciant : si on prend un café maintenant, on aura du mal à dormir. Et demain, il faut se lever de bonne heure.
S’endormir ? Sera-ce possible avec ce concert tout proche de crapauds et grenouilles ?

12 Avril : Tiszanána – Heves 29 km

Flûte ! Océane a les postérieurs chauds, enflés, douloureux au toucher. Gros emplâtre d’argile verte. Si ça ne va pas, on ne fera qu’une toute petite étape…
Non seulement ça va, Océane ne boîte pas, mais par dessus le marché j’ai un mal fou à maintenir l’allure au pas. Ces dames veulent absolument trotter. Je cède. Mais tout petit trot, alors, hein ?
Finalement, on tient l’étape prévue.
Un peu d’inquiétude : Dans Heves, notre lettre magique ne fonctionne pas. Panneau de sortie en vue. On n’a toujours rien trouvé. Prochain village, huit kilomètres. Je ne voudrais pas trop forcer Océane. On en a déjà un peu trop fait, ce matin, à vue de nez (confirmation après l’arrivée : 29 km. C’est 9 km de plus que je n’avais compté sur la carte) Le problème pour trouver un emplacement en pleine cambrousse, c’est l’eau. Pas évident.
Mais tiens, juste à côté du panneau barré d’un trait rouge, une belle friche à vendre. Un point d’eau (ah ! Les fameuses pompes bleues hongroises !) pas trop loin. On s’adresse à la maison d’en face. Le monsieur ne connaît pas le proprio, mais il dit qu’il n’y a sûrement pas de mal à s’installer. Personne ne vient jamais ici.

Mais on n’échappera pas à la publicité !

L’autre voisin parle allemand. Oswald est ravi d’avoir l’occasion de s’exprimer dans sa langue maternelle. Et même pas besoin d’aller jusqu’au point d’eau. On pourra se servir ici.
Aussitôt les juments dégarnies, je lave l’argile des postérieurs d’Océane. Je tâte. L’enflure a presque disparu, mais le haut du boulet droit reste sensible. Je remet une bonne couche d’argile fraîche. On verra ce que ça donne.

Personne ne vient jamais ici ? Tiens donc ! Huit heures du soir. La nuit est tombée. Arrêt d’une voiture. Une DAME en descend. Je dis bien une DAME. Pas une vulgaire femme. Prestance, élégance et autorité. Manifestement : habitude d’être obéie. Un homme l’accompagne. Si ça avait été un chien je l’aurais décrit comme ça : tremblant, les oreilles couchées, la queue entre les jambes. Absolument silencieux. La DAME ? Voix impérative. Nous sommes chez elle, et nous n’avons pas à y rester. Elle exige note départ immédiat. Face à ce genre de situation, c’est Oswald qui gère. Moi, je me recroqueville dans la roulotte, et je me contente de tendre l’oreille. (C’est moi, qui ai la queue entre les jambes ???)
Oswald répond fermement qu’on va partir dès demain matin. Ça, il sait le dire en Hongrois. « Nem ! » Tout de suite ! Je sors le petit mot magique écrit par l’ami Bo, j’entrouvre la porte de la roulotte, et je le tends à Oswald. Il le fait lire à la DAME. Qui continue à parler en Hongrois, sans qu’on ne pige rien à ce qu’elle raconte, d’un ton extrêmement autoritaire et décidé. Oswald a beau répéter « nem értem » (je ne comprends pas) elle continue. Elle ne parle ni anglais ni allemand ni français ni italien ni espagnol. Et le hongrois d’Oswald…….
Mais sur le fameux petit mot, il est écrit que je suis Française et qu’Oswald est Allemand. Elle a donc l’idée de sortir son téléphone et d’appeler un monsieur qui parle allemand. Elle lui explique la situation. Puis passe le téléphone à Oswald. Le type explique que la DAME veut bien qu’on reste cette nuit à condition qu’on la paye. Et en Euros, s’il vous plaît ! Pas en Forints. Ben ce coup là, c’est la première fois qu’on nous le fait. Oswald dit qu’il veut bien casquer 10 €, mais certainement pas plus, et que c’est déjà cher pour payer l’herbe d’une friche à vendre, et pas du tout entretenue. Et si elle refuse, elle n’a qu’à appeler les flics. Il demande à son interlocuteur si cette DAME est si pauvre qu’elle a besoin de cet argent ? Le germanophone répond qu’elle n’est pas pauvre, mais spéciale.
En tout cas, la DAME accepte. Je fouille dans la réserve cachée pour sortir un billet de dix euros. Elle empoche avec avidité le bout de papier. Après quoi, toute gentille, elle nous montre où on peut prendre de l’eau. Oswald lui répond avec une certaine sécheresse que de l’eau, non merci, on n’en a pas besoin, le sympathique voisin nous a déjà pourvus.
Hier, de gentils Tziganes manifestement dépourvus de tout moyen financier nous ont apporté notre déjeuner ET notre dîner. Avec sourire en prime. Aujourd’hui, une noble DAME exige de l’argent pour quatre brins d’herbe.
Morale de l’histoire ????

13 Avril : Heves – Erk 19,5 km

Le boulet d’Océane est toujours sensible. Hier après-midi, la pharmacienne d’Heves nous a vendu une préparation de son cru, de l’argile blanche blindée d’huiles essentielles (elle n’a pas donné la recette !) Ça sent très fort en tout cas. Elle nous a dit de n’en mettre qu’une fine couche. Ce que je fais avant le départ. On n’a l’intention de ne faire qu’une courte étape.
Premier village, huit kilomètres. Océane est dérouillée. On la sent un peut gênée, mais elle ne boîte pas. Comme cette route est assez circulante et qu’on en sort au prochain bled, encore trois kilomètres, on décide de continuer. Onze kilomètres en tout, ça ira.
Rencontre sur la route : respirez le bon air de la campagne ! Après ça, t’a encore envie de bouffer des cerises achetées au supermarché ?

Donc, on arrive au village suivant. On sort le mot magique. Un homme en mobylette nous invite à le suivre. On pense qu’il va nous emmener à un emplacement. Oswald n’est pas confiant. Il a eu comme l’impression que le type ne savait pas lire. On sort du village, rien. La mobylette roule toujours. « C’est sûrement au village suivant, cet emplacement » Je commence à m’inquiéter sérieusement pour Océane. Elle marche toujours, mais est-ce qu’on n’est pas en train d’abuser d’elle ? On ne voit rien qui puisse nous convenir. Grandes cultures, pas d’eau, pas de place pour Kaplumbağa.
On s’arrête le temps d’une photo. Pas très réussie, d’accord, mais la voici quand même. Moi qui cherche les arbres pas comme les autres, en voici deux originaux.

On traverse le village, derrière la mobylette. Et ça continue. Mais il nous emmène où, ce type ? Nouveau village en vue. Le mobylettiste s’arrête, nous montre le village, et nous dit « là vous trouverez. Bon voyage ». Il fait demi-tour et nous plante là ! Résultat, au lieu des onze kilomètres escomptés, ça fera presque 20.
On rentre dans Erk. « stop ! » dit Oswald. J’arrête les juments. Oswald a vu la factrice, en train de faire sa tournée en vélo. Une factrice, ça doit connaître le village par cœur.
Mieux que ça ! Elle interrompt sa tournée et nous dit de la suivre. Elle nous guide jusque chez elle. Elle possède un vaste pré, avec une jolie mare. Elle nous remet entre les mains de ses grands fils et repart finir sa tournée. C’est un endroit tout à fait charmant.

On a même la permission d’y rester deux nuits. Donc demain, pour les juments, farniente bien mérité, avec éolienne comme décor de fond.

Je vais masser le boulet d’Océane à l’arnica, puis l’emplâtrer à l’argile. Un bon repos là-dessus, espérons que ça suffira.
Notre factrice se prénomme Éva. Elle nous gâte. Œufs de ses poules, et soupe pomme de terre – paprika toute chaude pour notre dîner. L’un des fils, Ferenc, est un passionné de photo. En voici une comme on n’avait jamais eu l’idée d’en faire.

Köszöntjük, toute la famille !

15 Avril : Erk – Jászárokszállás 22 km

Océane va beaucoup mieux. Ouf ! Mais ce n’est pas une raison pour forcer. Petite étape aujourd’hui. Sauf que… Décidément, ça ne se passe jamais comme on prévoit. À Jászárokszállás, notre billet magique ne fonctionne pas. On s’arrête devant les bistrots, devant les épiceries, rien à faire. Même la mairie ne veut rien savoir. Un homme nous assure qu’on sera accueillis sans problème, à trois kilomètres d’ici, dans un élevage de lippizzans. Ce n’est pas du tout sur notre route, mais si on suit notre itinéraire, c’est encore 12 km avant d’espérer trouver quelque chose. Et puis un élevage de lippizzans… ça pourrait être sympa. On y va. Sauf que… L’éleveur refuse de nous prêter un pré pour une nuit. Il nous indique quand même une ferme, 300 mètres plus loin. On y va. Il y a des beaux prés, mais le couple de paysans, assez âgé, prétexte qu’il n’y a pas d’eau pour nous opposer une fin de non-recevoir. Pas d’eau ? Mon œil ! Ils font bien leur toilette, de temps en temps ! Et leur beau troupeau de moutons, ils ne le laissent pas crever de soif. Mais des étrangers… En roulotte… méfiance, méfiance !
Nous voici donc obligés de faire demi-tour. Retour à Jászárokszállás. On récupère notre itinéraire en priant notre bonne étoile de ne pas avoir encore douze kilomètres à parcourir.
Elle nous a écoutés, notre bonne étoile. Juste à la sortie du bled, une vaste friche. Le point d’eau est un peu loin, mais on fera avec.

Voilà comment partis avec l’idée de parcourir une quinzaine de kilomètres, on en a fait vingt-deux. Mais Océane va bien. On ne culpabilise donc pas trop.

16 Avril : Jászárokszállás – Jászágó 11 km

Visites, visites… Toujours et encore pour nous gâter. Un jeune homme nous apporte un kolbász, saucisson hongrois. Une demi-heure plus tard, voici qu’un autre monsieur nous apporte un kolbász encore plus long ! Les deux sont fabriqués maison.

Sans compter le miel et les œufs…

Si tu suis régulièrement les petites épingles posées sur notre jolie carte (tu sais que tu peux cliquer sur l’épingle pour lire un résumé de l’étape, signé Oswald, en allemand et en français ?) tu auras remarqué qu’Oswald commençait à se plaindre que le voyage devenait rasoir et monotone. Ça roulait bien. Pas de mésaventure un peu enquiquinante à raconter. Je lui avais bien dit que ce n’était pas prudent de murmurer des choses pareilles.
On est en train de garnir les juments, quand on sursaute. C’est quoi, ce bruit bizarre ? Pshshshshshshsh……
Un pneu !!!! On fonce à la roulotte. Le pneu avant droit est à plat. Il a quand même eu la bonne idée de nous jouer ce sale tour ici, à l’arrêt, et non pas en pleine route. Mais pourquoi ? On a sans doute abusé, le jour où on s’était arrêtés à la station service pour redonner un petit coup de gonflette. Oswald avait demandé 5 kg, pour rendre Kaplumbağa plus roulante. Un bon rayon de soleil par là-dessus… et c’est la goutte d’air qui fait péter le pneu !
Bon, rien de très grave. On va mettre la roue de secours, et au prochain garage, on fera réparer.
Problème de démontage : l’un des boulons est grippé. On y passe un temps fou. Et quand la roue est enfin démontée… Diantre ! La mauvaise surprise du jour. Regarde-moi ça !

On fait quoi, là ? Faut tout changer ! Vu l’aspect de la cassure, ben… ça doit faire un moment qu’on roule comme ça. On monte donc quand même la roue de secours, en bidouillant avec des rondelles pour faire tenir le boulon à l’endroit où la flasque est cassée. La vraie réparation attendra l’occasion.
On retourne finir de harnacher les juments. Une voiture s’arrête. Deux hommes en descendent, dont l’un parle allemand. Oswald papote un peu, et lui explique ce qui vient de nous arriver. Proposition : on vous emmène tout de suite au garage réparer le pneu abîmé. Alors là, pas d’hésitation, c’est OK. Les juments, pour une fois, peuvent bien rester attachées un petit moment.
Pendant ce temps, moi, je dégonfle les autres pneus pour les ramener à 4 kg. C’est plus raisonnable.
La réparation est faite, on n’a plus qu’à atteler et partir. On a laissé la roue de secours pour l’instant. On refera l’échange à la prochaine étape.
Beau soleil, ciel tout bleu, route minuscule, quasi déserte, mais pleine de nids-de-poule. Mon dos n’est pas content.
Charmant village de Jászágó, tout propret, tout coquet. Chance, on tombe tout de suite sur le chef cantonnier du bled, qui nous guide jusqu’à un superbe emplacement, dans ce qu’il appelle « le parc ». On n’est pas bien, là ?

Océane et Noé juste à portée de vue. Il suffit de jeter un coup d’œil par la fenêtre.

On a même le passage du marchand de glaces ! Ce sera fraise pour Oswald, et vanille pour moi, s’il vous plaît.

À la tombée de la nuit arrivèrent deux cavaliers. Ils montaient leurs superbes chevaux avec une simple couverture posée sur leur dos.

C’était un jeune couple qui, ayant ouï dire qu’une roulotte stationnait dans le village, venait tout spécialement nous rendre visite. Un guerrier et une guerrière. Leur passion : la reconstitution des grandes batailles à cheval du XIXème siècle. (photo piquée sur leur fesse-bouc)

Ils sont ma foi bien sympathiques. La jeune femme parle un excellent anglais. De son métier, le mari est garde-chasse. D’où l’originale bride-licol de son cheval. Un fort licol de cuir, fabrication artisanale, auquel on peut relier un mors, attaché par un bouton en bois de chevreuil.

17 Avril : Jászágó – Jászfényszaru 21 km

Avant de partir, on a voulu remettre en place la roue crevée réparée. À cause de la jolie cassure, Oswald a voulu serrer très fort les deux boulons pas bidouillés pour être sûr que la roue ne se barre pas. On a entendu un bruit plus que suspect. Un « krak » bizarre. On est parti quand même…
En cours de route… À quoi bon voyager si loin ??? l’autre jour, c’était des cistudes. Aujourd’hui, ce sont… les antennes de Rosnay ! Si t’es pas Brennou, tu n’sais p’têtre pas c’que c’est. Tant pis pour toi. T’as qu’à interroger Google.

On se fait les 21 kilomètres avec la trouille de voir la roue se faire la malle. Toutes les dix minutes, je demande à Oswald de la regarder. Ça tient. À Jászfényszaru, on rencontre un sympathique Vencel qui nous invite à faire étape dans sa ferme. Sa ferme ??? Un vaste dépôt de recyclage ferraille ! Il possède quand même 30 hectares, à part ça, qu’il cultive en bio. Mais de prairie, point. On monte un parc pour les juments en zigzagant au milieu de la ferraille. Les tondeuses à gazon sont des moutons, donc l’herbe est extrêmement rase. Heureusement, il y a du foin à volonté.

Bon, maintenant, l’heure de vérité. Démontage de la roue. Eh bé ! C’est qu’il est sacrément costaud, le Oswald ! Au lieu d’une cassure, on en a deux, maintenant ! Une vieille et une toute fraîche.

Ça veut dire qu’on s’est envoyé 21 km avec une roue tenue par un seul boulon, en gros. Disons, un boulon et demi... Et on n’est même pas resté en rade au beau milieu de la route. Notre bonne étoile nous suit décidément partout !

Notre hôte, Vencel, se trouve être le président de l’association guerrière de nos deux cavaliers d’hier soir. Il se présente comme capitaine des hussards et en porte l’admirable moustache.

Pour l’heure, il amène avec lui toute une bande de copains et copines, hussards et hussardines, très curieux de nous poser mille questions. Un des hommes et une des femmes parlent très passablement français et servent de truchements. Ils ont apporté du vin, du pain, du saucisson, et l’inévitable gras de cochon tout pur dont ils se régalent. Joyeuse ambiance !

Plusieurs d’entre eux se penchent sur le cas de notre moyeu. Et ça discute, et ça discute.

C’est que trouver le même, ici… Mais il devrait y avoir moyen de rafistoler ça en ressoudant une plaque de métal par dessus et en y perçant des trous. Bah ! Après toutes les réparations de fortune qu’a subi notre Kaplumbağa, on n’est plus à une près… Essai de quelques plaques trouvées ici et là dans tout ce bazar.

Appel à Sándor, apiculteur de son métier, travailleur de métal par passion. Il possède un super atelier avec tout le matériel pour travailler le bois et la ferraille. Oswald l’accompagne chez lui. Dans la plaque choisie, Sándor découpe un cercle pile de la dimension de notre flasque cassée.

Comme du coup nos trois boulons sont trop courts, et de toute façon esquintés, Sándor en refabrique carrément trois, tout neufs. Il a le matériel qu’il faut pour ça.
Cinq heures plus tard, à la nuit noire… Le malheur est réparé !

Ce jour-ci est un dimanche : faut le faire ! Par dessus le marché, Sándor refuse obstinément qu’on le paye.

Köszöntjük szépen, Sándor !

Reste quand même encore à s’occuper demain de la fameuse roue crevée et réparée : la réparation n’est pas étanche. La roue a perdu plus d’un kilo d’air sur nos 21 km.

18 Avril

Remontage de l’ensemble avec notre belle flasque et nos beaux boulons tout neufs, faits maison :

Le pneu crevé-réparé est en fait bel et bien fichu. Trouver un pneu de deudeuche s’avère assez compliqué. Les pneus de Mercedes Smart peuvent s’adapter, mais ils sont un peu plus larges. Comme on préfère avoir les mêmes dimensions à l’avant, il faut donc changer les deux pneus. Vencel nous déligote deux pneus de Smart quasi neufs pour… 6000 forints (19 Euros). On n’hésite pas.
Donc, voici Kaplumbağa prête à repartir.
Mais pas Océane ! Elle est très abattue, ne mange pas. Forte fièvre, ictère, muqueuses pâles… Ouille ! Ouille ! Ouille ! Compte tenu de toutes les tiques qu’on assassine quotidiennement, j’ai grand peur que de charmantes petites babésias ne soient en train de batifoler joyeusement dans les vaisseaux sanguins de notre pauvre jument.

Depuis que je badigeonne la crinière d’huiles essentielles répulsives, les tiques ne viennent plus s’y loger. Mais on en découvre maintenant sur le poitrail, à l’intérieur des cuisses, et même au pâturon. L’une d’entre elles au moins devait être contaminante...
Le vétérinaire arrive à 22 heures. On a fait déplacer un spécialiste cheval de Budapest. Examen à la lumière des phares de la voiture. Confirmation de mon diagnostic.
Traitement de choc. Pauvres petites babésias…
Sans complication, on pourra peut-être repartir dans une semaine. Peut-être.
Nous voici donc coincés dans cet endroit de rêve. Exotique, comme dit Oswald.
Fort heureusement, la chaleur humaine vient largement compenser la laideur des lieux. Une fois encore, dans notre malheur, nous avons de la chance. Imaginons qu’un truc pareil survienne dans un endroit où les flics se mettent en tête de nous éjecter…
Ici, point de bonne pâture : les moutons tondent tout à ras.

Mais pas besoin de courir à la recherche de foin.

Et pour la succulente verdure, ce sera trois ou quatre heures par jour, sur les bas-côtés de la route, avec attache à la chaîne.

Notre autre grande trouille… c’est de devenir obèses ! Sans blague. Dans la roulotte on a soixante œufs de poule (c’est pas une exagération : six boites de dix) un œuf d’oie, un kilo de petits légumes pour macédoine ou julienne au choix, deux gros morceaux de porc (avec os, quand même), deux énormes pains, trois parts de pizza pour Gargantua, des pains au chocolat et à la confiture qui toisent le double des pains au chocolat français, quatre gros sandwiches jambon-fromage, un pot de soupe. J’oublie quoi, là ? Ça, c’est ce qu’on nous a donné aujourd’hui. Je n’énumère pas tout ce qui nous reste des jours précédents ! On est obligé de demander à Altaï de nous aider. Quand on va le remettre aux croquettes sèches, il va bouder.
On a bien essayé de refuser. Rien à faire !

19 Avril

Océane va mieux. La fièvre est tombée, la température est revenue à un normal 37°5. Le véto nous conseille de prendre la température matin et soir pendant une semaine. Si ça remonte, le rappeler.

Le hussard qui parle français se prénomme Csaba et il est médecin. Il nous demande si on a besoin de médicaments. Oswald est sous traitement permanent à cause de son p’tit cœur un peu faiblard (le cœur organe, faiblard, pas le cœur amoureux !) C’est toujours un peu compliqué, même avec l’ordonnance, de trouver une pharmacie qui accepte de donner le renouvellement mensuel. Des fois, il faut faire quatre ou cinq pharmacies avant d’en trouver une un peu compréhensive. Donc Oswald explique son traitement au médecin en question… qui lui ramène quelques heures plus tard un stock bien conséquent ! De quoi tenir un bout de temps sans angoisser. Pas question de payer. Oswald lui demande comment il se procure tout ça. Réponse : « Tu es trop curieux. C’est un secret. »

20 Avril

Nous allons rendre visite à Sándor, à pied. Il s’est bâti lui même son petit paradis, isolé des bruits du monde, où il vit en compagnie de son épouse, de ses deux jeunes enfants (une fille de 4 ans et un tout petit garçon de 7 mois), de ses chiens, de ses abeilles et de ses poissons.
Sándor a construit sa maison de ses propres mains.

à côté d’un étang romantique

où nagent des carpes qu’il gave de pain.

Imposant peuplier planté en 1936.

Le rucher, c’est aussi tout un poème. Un vieux camion IFA, de l’ex RDA, sert de support.

Il y a d’autres ruches, disposées de façon plus classique. On demande à Sándor s’il peut nous vendre de la propolis. Oui, il veut bien, mais elle n’est pas récoltée. Il faudra revenir demain. Il nous demande de le suivre. Il nous fait passer le long des ruches. Sans aucune protection, il les ouvre l’une après l’autre pour nous montrer la propolis, et repérer celle qu’il va recueillir. Les abeilles ne font preuve d’aucune agressivité.

C’est dans son atelier menuiserie que Sándor construit ses ruches.

Il est capable de fabriquer tout seul les outils dont il a besoin. Par exemple cette perceuse qui lui permet de forer plusieurs trous à la fois, au bon écartement.

Même dans son atelier « métaux », là où il a confectionné notre nouvelle flasque et nos nouveaux boulons, il possède un tour conçu et monté par lui-même.

Cet énorme tour (pas du tout fabriqué maison, celui-là) est Russe. Il date de 1959 et fonctionne toujours impeccablement bien. C’est lui qui a servi a façonner notre nouvelle flasque. Le nom de sa marque ? « Le prolétaire rouge ». C’est pas une blague, c’est marqué dessus. En russe.

Quand à cette perceuse, elle est née en 1936. C’est une allemande, fabriquée pour la victoire finale du Reich. Elle ronronne comme un chaton, et travaille avec une précision de dentellière.

Ça c’est du foret !

21 Avril

Je suis même dispensée de lessive à la main. Csaba a téléphoné à la directrice de la maison de retraite du patelin pour lui demander si elle veut bien faire laver notre linge par les grosses machines performantes de son digne établissement. Non seulement elle veut bien, mais elle vient en personne nous rendre visite et nous bombarder de questions. On en profite pour lui confier drap, housse de couette et taies d’oreiller. Parce que pour ces trucs-là, le lavage à la main… bof !
Notre linge est parti. Oswald voudrait aller faire quelques courses. Il cherche son portefeuille. Ne le trouve pas. Jarnibleu ! Il a oublié de le retirer de la poche du pantalon parti au lavage. Il fonce jusqu’à la bicoque d’Attila, le gardien du lieu, et le supplie de le laisser téléphoner à Csaba, qui fort heureusement nous a laissé sa carte.
Une demi-heure plus tard, Csaba revient… avec le portefeuille. Ouf ! (Précision : le bourg se trouve quand même à trois kilomètres de notre lieu de villégiature. Ça lui fait six kilomètres à parcourir, au Csaba, pour réparer l’étourderie. Sans se départir de son extraordinaire sourire.)
Köszöntjük, Csaba !
Quand à notre linge, il nous revient lavé, séché, plié !!!

Après-midi. Nous devons retourner chez Sándor pour récupérer la propolis promise. MAIS… Attila est parti en bouclant la barrière au cadenas. Nous voici donc prisonniers !!! Nous faisons le tour de la décharge. Tout est bouclé.
Pas le choix. On n’a plus qu’à escalader le grillage comme deux vieux singes. C’est un ursus assez costaud, heureusement.

Les moments passés avec Sándor sont du pur bonheur. Il raconte avec une verve incroyable, tout en hongrois, mais s’arrange pour qu’on le comprenne. Il possède un talent de mime hors du commun, et accompagne ses paroles de gestes si explicites que point n’est besoin de traduction. Au bord de son étang, il nous narre des histoires de poissons, de ragondins, de renards et de canards en imitant chaque animal avec tant d’expressivité qu’il est impossible de ne pas le reconnaître. Il imite le chasseur avec son fusil, qui veut tuer le renard voleur de canards, et nous fait bien comprendre qu’il n’est pas d’accord. Lui, il ne chasse pas. Chaque bête a le droit de vivre. Vencel, lui, est chasseur. Il nous imite Vencel, avec sa fière allure de hussard, en se lissant de longues moustaches imaginaires. Mais toujours avec une exquise gentillesse. C’est trop. Nous sommes pliés de rire.
Il mime aussi le silure en chasse, le rat musqué qui nage, la cane qui couve…
Un vrai régal.
Pure féerie que ce jeune couple et ces deux enfants si visiblement heureux qui ont réussi à édifier leur petit royaume de verdure et de paix.
Bien entendu, la propolis, c’est cadeau.

22 Avril

Petite scène de la vie à la campagne, observée depuis le balcon de Kaplumbağa :
Une petite route de sable. D’un côté, un bois d’acacias, assez clairsemés, sous lequel foisonnent de belles graminées vert pâle d’aspect fort savoureux (si on sait se mettre dans la peau d’un herbivore).
De l’autre côté, un champ de blé, lui aussi d’un vert tendre appétissant.
Arrive un troupeau de moutons. À vue de nez, je dirais entre 150 et 200 têtes. Pas eu l’idée de les compter. Trois bergers dont une bergère. Deux petits chiens poilus d’une remarquable vivacité. Les bergers ont dans l’idée de mener leurs bêtes paître dans le sous-bois. Les moutons, eux, se fourrent dans la tête l’idée que le blé en herbe serait bien meilleur. Ou peut-être préfèrent-ils pâturer à découvert ? Au cas où dans l’ombre de la forêt rôderaient des loups. Toujours est-il que le troupeau entier refuse obstinément de s’aventurer sous les acacias, et cherche tout aussi obstinément à s’égayer au beau milieu du champ de blé. Les petits chiens connaissent leur rôle par cœur. Mais pendant qu’ils s’évertuent à ramener dans le droit chemin un groupe de brebis récalcitrantes, c’est un autre groupe, un peu plus loin, qui se détache du troupeau (tant bien que mal maintenu sur le chemin par les pastours) pour s’en aller gambader joyeusement dans le blé. Les bergers jurent copieusement. La bergère vocifère à s’en briser les cordes vocales.
La scène dure une bonne demi-heure. Au bout du compte, de guerre lasse, les moutons se décident à pénétrer sous l’ombre des bois. Découvrant que l’herbe n’y manque point de saveur, et n’étant point agressés par le Grand Méchant Loup, ils y demeurent.
Ardu labeur pour les bergers. Et nous ? Nous nous sommes délectés de la scène en riant comme des fous, méchants que nous sommes !

23 Avril

Les moutons -ceux de Vencel- ont découvert la pierre à sel de nos juments. Mais c’est qu’ils vont tout chiper !

Mon chouchou, c’est le petit rouquin. Craquant. Son jumeau, le noiraud, est un sauvageon qui ne se laisse pas approcher.

Les moutons, ici, sont un croisement entre Racka et Mérinos.

Il y a aussi deux cochons si gras que c’est à peine s’ils se tiennent debout sur leurs quatre pattes. La plupart du temps, ils restent couchés en grognassant. Pour les besoins de la photo, Madame a daigné prendre la pause.

Pour les nourrir, astucieuse mangeoire. On jette la farine dans le trémie. Le seau, en haut, est relié à la trémie par un tuyau. On verse de l’eau dans le seau. Lorsque le goret fourre sa grosse tête dans la trémie pour avaler la farine, il appuie sur un clapet qui laisse l’eau couler doucement sur la farine pour l’humidifier.

Oswald est tout attendri par la présence silencieuse de cette petite « trabi », comme il la nomme avec une certaine émotion dans la voix. Ça lui rappelle de vieux souvenirs d’enfance…

J’avais monté mon feu pour faire la popotte :

Mais Oswald a décidé que ça ne convenait pas à mon petit confort. Premièrement, la fumée noircit la casserole tout entière, ce qui oblige à un nettoyage énergique et fatiguant. Deuxièmement, le feu par terre m’oblige à me baisser. Ouille mon dos !
Puisqu’on peut trouver ici toute espèce d’objet divers et varié, autant que ça serve à quelque chose. Le Oswald m’a donc bricolé une véritable cuisinière. Une plaque métallique circulaire, assez épaisse et percée d’un trou, servira à chauffer la gamelle.

Un bidon rouillé me permettra de cuisiner « à hauteur de femme ».

24 Avril

Après des jours de soleil et de douceur printanière (on s’habitue vite) la pluie et de retour. Une pluie froide, fine, ininterrompue. Le thermomètre, qui grimpait jusqu’au tiret des 25° à la mi-journée, ne dépasse pas le 10 aujourd’hui. Va falloir qu’on économise l’électricité. Nos panneaux solaires ne reçoivent pas suffisamment de nourriture à leur goût.
À part la routine : soins aux juments, préparer les repas, manger… que faire ? Lire. En ce moment, c’est Bel-Ami, de Maupassant. On s’avale la littérature XIXème siècle tout bonnement parce qu’on peut la télécharger facilement et gratuitement dans notre liserine. Hugo, Zola, Dickens, Sand… L’écriture de Maupassant, c’est quelque chose quand même. Je lis à voix haute. Oswald écoute. De temps en temps je m’interromps pour lancer une petite remarque. D’autre fois, c’est Oswald qui y va d’une observation bien acidulée. Ah ! Les mœurs de la bourgeoisie à cette époque… Remarque, pour certaines choses, particulièrement en ce qui concerne la politique, les changements ne sont pas si perceptibles. Ambition, argent, sexualité, l’humain reste un être humain. Ce qui remue les âmes demeure intemporel…
Tu t’en fiches ? Oups ! Pardon. Je ne suis pas seulement une écrivine, je suis aussi une lectrice boulimique. Le voyage n’y a rien changé, puisque notre liserine électronique (et j’étais pourtant sacrément réticente, au début !) contient des centaines de bouquins dans même pas le poids d’un livre de poche. Question classique du journaliste qui interroge un écrivain : « si vous deviez vivre sur une île déserte avec un seul livre, lequel choisiriez-vous ? » Réponse d’actualité : « ma liseuse électronique » (ou : « mon e-book », ça fait plus in.) O.K. Faut qu’elle se recharge grâce au soleil, et faut pas qu’elle tombe en panne. Mais après tout, un livre en papier peut brûler ou se noyer.

25 Avril : Jászfényszaru – Zsámbok 13 km

Une toute petite étape sans histoire, sur une bonne route sans cahot et sans circulation. Histoire de remettre en jambes notre Océane, qui a très bien marché.
Mais brrrrrr…. La température refuse de franchir le cap des 6 degrés. Les nuages se serrent frileusement les uns contre les autres, du gris le plus pâle au foncé presque noir. Aucun espoir de voir percer un minuscule rayon de soleil.
À Zsámbok (prononcer jamebok), Oswald demande à un petit groupe de personnes qui poireaute devant l’école si par hasard… Mais oui, peut-être, probablement, même. Une jeune femme monte avec moi dans la roulotte pour nous guider. Elle ne semble pas très rassurée, mais c’est avec beaucoup de fierté qu’elle salue de la main tous les passants que nous croisons. Elle nous conduit jusqu’à la maison de la culture du patelin, située au bord d’un très beau parc arboré. Elle descend avec Oswald pour expliquer la situation à la responsable du lieu. Tous deux ont disparu dans le bâtiment, quand je m’entend héler. Ce sont Vencel et Attila ! Vencel nous a concocté un superbe « passeport » , plastifié s’il vous plaît. Avec toute son autorité de capitaine des Hussards, il nous recommande à ses « chers compatriotes ».

En attendant, il rentre rejoindre Oswald et prend en charge lui-même toutes les négociations pour obtenir l’autorisation de passer une nuit en ce lieu enchanteur. Gagné !

Avec accompagnement de claquettes cigognesques.

26 Avril : Zsámbok – Tura 10,5 km

6 heures du matin. Le soleil est de retour. -2°. Glace sur l’eau dans la gamelle du chien. Gelée blanche et scintillante.
Même avec la montée du soleil, le vent reste très frais.
Toute petite étape. Il faut encore ménager Océane… et moi ! De méchants marteaux imaginaires tambourinent dans mon crâne, et ça fait très mal. Vomissements. Le dos cafouille. Un peu de mal à marcher droit. Fatigue accablante.
Heureusement, après avoir entièrement traversé Tura (très très long village à la hongroise) on trouve un très affable Jozsef qui nous propose un emplacement chez lui. Avec un beau coin graminées-luzerne pour les juments, l’eau juste à côté, et douche.
Et une gentille Éva, prof de français, qui vient tchatcher un moment avec nous. Elle nous propose de nous refaire des cartes de visite : à force d’en distribuer, on n’en a plus.

Dégarnir les juments, les bichonner un peu, vérifier leurs pieds, monter la clôture électrique. Flemme de préparer à manger. Le mal de crâne s’est un peu apaisé, et vu que je n’ai rien avalé d’autre qu’un bol de thé avant de partir, j’ai quand même un peu faim. Ce sera une tartine beurre-sardine et une banane. Et au pieu !

27 Avril : Tura – Iklad 14,5 km

Aujourd’hui, ma p’tite Maman chérie fête ses 80 ans ! Je me trouve loin de toi, ma Maman, mais je pense à toi très fort ! Un gros gros gros bisou !!!!

Avant notre départ, Éva nous apporte nos petites cartes. Imprimées sur bristol, s’il vous plaît ! On n’en a jamais eu de si chics. D’habitude, on les imprime sur papier ordinaire, et on les découpe aux ciseaux. Là, ça va faire vraiment très pro.
Un très très grand merci, Éva !
Éva est accompagnée d’une journaliste locale, d’un photographe et de la femme du photographe.
Interview sous une pluie battante, photographe sous parapluie.

Garnissage des juments sous la pluie.
Route assez désagréable, un village suivant l’autre, pas mal de circulation, sous la pluie.
(On se trouve dans la banlieue de Budapest. Ça se peuple. Les maisons prennent des allures de grandes bourgeoises.)
Sortie d’Iklad, station service, arrêt sous la pluie.
Un homme téléphone à Mr le maire, qui va venir nous voir dans une demi-heure. En attendant sous la pluie, on déshabille les juments sous la pluie.
Mr le maire arrive accompagné d’une jeune femme francophone. Papotage sous la pluie.
Froide, la pluie. Le thermomètre refuse de monter au-dessus de la ligne marquée 6.
Photo d’étape, je ne sors pas de la roulotte : il pleut.

Déjeuner, sieste : la pluie tambourine sur le toit de Kaplumbağa. Musique charmante quand on se trouve bien à l’abri.

28 Avril : Iklad – Váchartyán 17 km

Quelqu’un avait-il arrosé l’herbe des juments au red bull ou à quelque boisson analogue, cette nuit ? Elles n’ont ce matin qu’une seule idée en tête ! GALOPER !!! Nous renouons pourtant avec les côtes et les descentes : la région que nous abordons est très vallonnée. C’est loin d’être de la montagne difficile, mais tout de même… les louloutes ne chôment pas.
C’est infernal. Elles tirent sur leur mors, j’en ai plein les bras. Et je suis obligée d’utiliser le frein même dans les montées…
Pas le temps de profiter du paysage, qui nous change des vastes plaines de la Puszta. Collines et forêts. Montagnes bleues et mauves sur la ligne d’horizon.

« Doucement, les filles, dououououcement ! On n’est pas si pressé... »
Pour notre halte du jour, ce sera l’immense terrain sports et loisir de Váchartyán. Monsieur le maire en personne vient nous souhaiter la bienvenue, et fait ouvrir les douches tout exprès pour nous.

Juste à côté : un château fortement délabré.

29 Avril : Váchartyán – Verőce

L’ami Marti, celui de la roulotte Ritana, nous avait indiqué deux beaux emplacements possibles à Vác, au bord du Danube.
Manque de bol, on s’est planté. Et va faire un demi-tour en pleine ville !!!

Stress pour la pauvre Anne citadinophobe, urbanophobe ou politophobe, comme tu voudras. Qui se communique à la sensible Noé, bien entendu. Océane demeure imperturbable. Je sais bien que c’est idiot, que ça ne sert à rien, mais qu’est-ce que tu veux, on ne se refait pas. Si tu as peur des serpents ou des souris, j’espère que tu me comprendras. Moi, ce sont les villes, qui me fichent les boules ! Et il y a encore des choses, dans ma vie, que je ne suis pas parvenue à maîtriser.
Bref, tout est bien qui finit bien. Au fond, heureusement qu’on s’est gouré. Parce que comme ça, au moins, Vác est passé, bien fini, terminé.
Peu après la sortie de la ville, un petit panneau indique la voie cyclable qui va jusqu’à Szob. Elle semble belle, largement assez large pour la roulotte. Si on la prenait ? Ça nous sortirait de la circulation ! On la prend. Un kilomètre et demi sans rencontrer un chat. Merveilleux... Trop merveilleux pour durer ! Brusque rétrécissement. Et pas la peine d’essayer de forcer le passage : deux énormes rochers, placés l’un près de l’autre, ne laissent le passage qu’à un seul vélo ! Demi-tour... Océane et Noé sont devenues expertes dans ce genre d’exercice.
On a trouvé refuge chez un merveilleux István, à Verőce, très joli village au bord du Danube.
Nous avons déjeuné dans un charmant resto, au bord du fleuve, invités par Attila, géologue de son métier. Attila parle un excellent français qui roule délicieusement les R.
Quant à István, notre hôte, il nous installe près de sa yourte, véritable musée miniature des bons vieux temps de la Hongrie. Un bijou !

À l’intérieur, le point central, c’est la grosse cuisinière à bois. Autour, canapé, lit, armoire, bibliothèque… Quantité d’objets anciens, du fusil ottoman à la houppelande de feutre, en passant par les haches, cuirasses (au sens étymologique : c’est en cuir). Il y a du mongol, du magyar, du hun, du tatare, du scythe…

Et de très beaux objets neufs, imitations de l’ancien, fabriqués par István lui-même. Il travaille le cuir, le feutre, le métal avec une incroyable dextérité. Il nous présente avec beaucoup de fierté ce crâne de bœuf Gris de Hongrie caparaçonné par ses soins.

À l’entrée du territoire d’István, la carte de la Grande Hongrie.

Ah ! Ce mélange de patriotisme et de mysticisme que professent un certain nombre de Hongrois. Je trouve ça plutôt rigolo. Oswald est beaucoup plus réticent. Il prétend n’avoir rencontré que trois fois ce mélange détonnant : chez les nazis, en Israël, et ici, en Hongrie. J’en ressens une impression plutôt folklorique. Mais je dois avouer que nous avons rencontré des Roumains qu’inquiètent quelque peu les revendications de plus en plus turbulentes des Hongrois de Transylvanie.

Eh mais dis donc ! Voici que les instincts guerriers qui sommeillent au fond de toute âme d’un mâle humain se réveillent dans celle de l’ultra pacifique Oswald, si profondément allergique à toute forme de violence. Curieux à observer !

Et ce n’est pas de la frime. Ce sont des vraies. Parfaitement tranchantes et aiguisées. István est un fervent admirateur de Árpád, un des premiers princes de Hongrie. Au point qu’il en a fait tatouer le portrait sur son bras, levant son épée courbe sur laquelle un aigle se tient perché. Oswald manipule ce joli joujou avec une certaine allégresse.

Et en guerrier Scythe, il est pas beau, le Oswald ?

30 Avril

Ce matin, sous le ciel bleu, le Danube est vraiment bleu.

Altaï est ravi d’y patauger.

Quelques remarques

- Rosenberger, c’est la grosse boite en face de laquelle nous stationnons à Jászárokszállás. Deux mille employés. À l’heure de la relève, ils arrivent par cars entiers. Ferenc, notre hôte à Erk, travaille ici. C’est lui qui nous fournit quelques renseignements. Rosenberger paie ses employés le double du salaire habituel en Hongrie. Le salaire minimum en Hongrie est de 332,76. Donc même en payant le double, ça revient beaucoup moins cher à la boîte d’être implantée en Hongrie, plutôt qu’en Allemagne ou en France, par exemple. Et ces salaires attirent bien entendu les personnes du coin. À la première occasion qui se présente, elles quittent leur employeur pour aller travailler chez Rosenberger ! Ça fait râler les petites entreprises de la région, bien entendu. Qui, pour retenir leurs salariés se trouvent obligées d’augmenter les salaires… Sans doute la raison pour laquelle les villages que nous traversons par ici donnent une impression d’aisance un peu supérieure au reste du pays.
Il y a deux autres grosses entreprises qui font travailler les gens dans le coin : Samsung et Electrolux.
L’usine Samsung, c’est à Jászfényszaru (6000 habitants) qu’on la croise. Et la casse dans laquelle nous passons la semaine pour cause d’Océane malade, c’est justement la décharge industrielle dans laquelle cette énorme entreprise vient balancer toutes ses machines obsolètes.

- Tu as probablement remarqué que nous avons fait trois étapes d’affilée dans des villages dont le nom commence par Jász. Jászárokszállás, Jászágó et Jászfényszaru. Intrigués, nous nous sommes demandé ce que cela pouvait bien signifier. Nous avons ouvert notre petit dico Hongrois-Français. Rien. C’est à Jászágó que nous avons découvert la clef du mystère, sur un joli panneau destiné aux touristes, planté devant la mairie. In english, please. Et en boche aussi, d’ailleurs.

Il s’agit du pays des Jász, un peuple qui vivait autrefois dans cette région. En bon français, on les nomme Ossètes. Ils vivent encore dans le Caucase, en Russie et en Géorgie.
Ils descendent des Alains, eux-mêmes descendant des Scythes.
Leur langue, l’ossète, est une langue iranienne.
À l’origine, les Russes désignaient les Ossètes sous le nom de Yas. Au Moyen Âge, un peuple du groupe iranien est apparu dans l’Est de l’Europe, les Jazones. Ces Jazones ou Jász, étaient un peuple Ossète qui a migré vers la Hongrie, où ils sont mentionnés en l’an 1318. Les Jász de Hongrie ont maintenu leur langue jusqu’au XVIII ème siècle. Depuis, ils sont devenus linguistiquement hongrois. Cependant leurs descendants, dans cette région Jász où nombre de village portent leur nom, maintiennent toujours une certaine culture et une conscience de leurs origines.

- Árpád, le héros de notre hôte István a été élu prince par les sept tribus magyars fuyant les Petchenègues. Il et les conduit en 896 dans le bassin des Carpates où il fonde sa dynastie. Les tribus hongroises sont alors constitués en ligues qui reconnaissent l’autorité de deux princes : un chef religieux, le kende, et un chef militaire, le gyula. On ignore laquelle de ces deux dignités été attribuée à Árpád, qui a régné de 895 à 907.La dynastie des Árpád occupe la région entre Tisza et Danube. L’arrière-petit-fils d’Árpád, Géza arrive au pouvoir en 973. Bien que de religion chamanique, il entreprend l’organisation d’un État hongrois en favorisant le christianisme. Il accepte ensuite de se convertir au catholicisme romain ainsi que son fils Vajk, qui prend le nom d’Étienne (István) à l’âge de dix ans, et deviendra Saint-Étienne, roi de Hongrie en 997. Géza fait convertir de gré ou de force un grand nombre de seigneurs et de guerriers et persécute les « chamans » et les païens récalcitrants. Voici la fière statue équestre de Géza, à Verőce.

Étienne fera adopter le christianisme par l’ensemble des Hongrois.

- Mon apprentissage du hongrois est décidément guidé par les malheurs de nos juments !
À l’aller, c’était :
állatorvos (vétérinaire). Ça sert toujours.
talyog (abcès)
sántít (elle boite)
fájdalom (douleur)
Tout ça pour Noé...
Maintenant que nous retraversons la Hongrie sur le chemin du retour, mon nouveau vocabulaire, c’est :
kullancs (tique)
láz (fièvre)
nem étvágy (pas d’appétit)
fáradt (fatiguée)
Tout ça pour Océane...
Note : dans notre petit dico spécialement destiné aux touristes, on ne trouve ni « pré », ni « prairie », ni « pâturage », ni « pâturer » ni « foin ». Pour ça, il a fallu qu’on se renseigne par ailleurs. Par contre, le mot « tique » est bel et bien présent. Très important, le mot « tique », pour les touristes ! Des fois qu’ils en trouveraient une coincée entre leurs doigts de pied.

Anne, le 30 Avril 2016

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