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Roumanie, le bout du rêve. 25/10/2015

5 Octobre : Sarkad – Salonta 26 km

C’est aujourd’hui qu’on va passer la frontière. Frontière ? Elle rend les Hongrois fous, cette frontière. Cette région de Roumanie où nous nous rendons appartenait à la Hongrie jusqu’en 1920. Les Hongrois n’ont encore jamais digéré sa perte. On voit partout des cartes de la "Grande Hongrie", même en autocollant sur les plus modestes automobiles. Et des monuments regrettant la gloire passée, tels celui-ci :

Hier soir, nous avons été interviewés par un journaliste, accompagné d’un photographe. Voici l’une des photos que ledit photographe, Imre György, à prises.

Nous avons été obligés de remettre aux juments les brides à mors. En effet, depuis l’accident de freins à Opustaszer, Noé supporte très mal la bride sans mors Nurtural. A-t-elle eu peur ? Se sent-elle plus en sécurité avec le mors dans la bouche ? A-t-elle compris qu’il est plus facile de prendre la main sans mors qu’avec ?
Toujours est-il qu’en dépit de mon insistance à vouloir marcher avec les Nurtural, (je me disais que que ça allait revenir) cela fait la troisième fois que nous sommes obligés de nous arrêter en cours de route pour remettre les mors tellement Noé devient insupportable. Dommage ! Ça fonctionnait si bien avant ce stupide accident... Quand Noé est bridée avec son sans mors, elle pousse en permanence Océane vers le milieu de la route. Je suis donc obligée de sans cesse agir sur la guide droite pour la remettre en ligne. Elle tire comme une brute. J’en ai plein les bras. Océane en a ras-le-bol d’être bousculée. Bref, aucun plaisir à mener. C’est épuisant.
Il y a peut-être un problème de réglage, encore que j’en ai essayé plusieurs pour le même résultat.
Je pourrais mettre le sans mors à Océane (qui, elle, ne pose aucun problème et semble même préférer son Nurtural à la bride classique) et le mors à Noé, mais pour cela il faudrait que je prenne le temps de modifier entièrement le réglage des guides. Si je laisse la bride avec mors à Noé, je voudrais au moins enlever les œillères (Noé préfère très nettement voir ce qui ce passe autour d’elle), mais elles ne sont pas démontables, et on n’a pas de montant de bride sans œillères.
Il faut absolument qu’on arrive à Alunişu avant les grands froids. Pas envie de passer du temps à résoudre ce problème avant. Donc pour l’instant, on reprend les brides classiques. Inutile de transformer la route en calvaire ! Lorsqu’on aura pris nos quartiers d’hiver, on aura tout notre temps pour faire des essais, et tâcher trouver une solution qui satisfasse autant les juments que nous.

C’est aujourd’hui qu’on passe la frontière. Notre première vraie frontière, puisque jusque-là, nous étions restés dans l’espace Schengen. On a entendu dire tellement de choses, avec le flux de migrants, qu’on ne sait pas trop ce qui nous attend. Le policier rencontré à Kamut nous a affirmé qu’à cet endroit-là, il n’y aurait aucun problème. D’autre part, on nous rebat les oreilles de la fermeture des frontières, et entre autre de la décision du gouvernement Hongrois de fermer les frontières avec le Roumanie. Bon, O.K., c’est dans l’autre sens que ça se passe. D’ailleurs, pour l’instant, les migrants ont plutôt l’air de vouloir tenter leur chance par la Croatie plutôt que par la Roumanie.
Bref, avec tout ça, si on ne s’inquiète pas trop quand même, on ne sait pas ce qui nous attend. Ça passe tout seul, ou bien il va falloir attendre des heures ?
Il pleut, il pleut, il pleut.
De Sarkad à la frontière, nous empruntons l’euro-vélo-route, bien large, bien droite, bien dégagée, bien à l’écart de la route. Finalement, Océane et Noé marchent super bien. Elles sont toutes mignonnes, aujourd’hui.

Adieu Hongrie !

À la douane, pas un chat ! Deux douanières et un douanier fort sympathiques. L’une des douanières, une blondinette souriante, nous dit qu’elle habite Sarkad, et qu’elle nous y a vus. Coup d’œil rapide sur nos passeports. On nous demande les papiers des chevaux et du chien, mais on ne les ouvre même pas. C’était juste pour s’assurer qu’on les avait bien. Quelques questions sur notre voyage et nos projets pour le futur, un joyeux bon voyage, et c’est passé. À peine dix minutes d’arrêt.

L’euro-vélo-route continue après la frontière. Toute belle, toute neuve, avec des lignes blanche fraîchement peinte. Mais plus étroite qu’en Hongrie. Vraiment trop juste pour la roulotte. Et d’ailleurs, pourquoi s’y engager ? La route elle même est absolument vide. Sur les 13 km qui nous séparent de Salonta, nous allons peut-être croiser une vingtaine de voiture, pas plus.

Dès la frontière passée, changement total d’ambiance. Des prairies immenses, sans clôture. Un bicoque fort délabrée, mais habitée : des poules, un cochon, une vieille dame qui garde trois vaches, bien abritée sous son parapluie.
Plus loin, un ancien kolkhoze, fort délabré lui aussi.

Plus loin encore, sur des hectares et des hectares, des prairies encore, mais fortement clôturées, elles, morcelées en vastes parcelles : un élevage de bisons d’Europe ! Impressionnantes, les bestioles.

Océane et Noé trottent bien, calmes et régulières. Je les tiens à peine. Elles ont oublié leurs coquineries habituelles. C’est la pluie qui leur fait cet effet là ? Cette pluie, tantôt fine, tantôt diluvienne, nous arrive de face. Nous sommes trempés. Mais il ne fait pas froid, l’eau est tiède, ne nous plaignons pas. C’est beaucoup plus agréable que les torrides chaleurs que nous venons de subir !
Aïe ! Aïe ! Altaï ! Les chiens d’ici galopent en toute liberté. Pas de clôture ni de chaîne pour les retenir. D’énormes molosses arrivent au galop, en aboyant férocement. La queue entre les jambes, Altaï file doux ! Dès qu’ils s’aperçoivent que leur frime fonctionne, les gros toutous abandonnent la partie et rentrent sagement chez eux.
On arrive à Salonta vers 13 heures. La pluie cesse. Un bienfaisant rayon de soleil commence à nous sécher. On s’arrête à plusieurs reprises pour demander une halte. On doit absolument rester au moins une journée ici. Il faut transformer nos forints en lei, et aussi acheter une carte SIM roumaine pour notre chère petite boulette Wifi qui nous permet de communiquer avec le reste du monde.
Un homme nous fait signe de le suivre. Il marche à pied devant nous. S’arrête devant une bicoque, nous demande d’attendre, et ressort avec sa femme. Qui nous invite à rentrer prendre un café. Eh ! Mais je ne peux pas, moi ! Il faut que je tienne les juments !
Oswald accepte l’invitation. La femme ressort et me tend... un déjeuner appétissant et un verre d’eau. J’ai grand faim, ça tombe bien ! À peine finit d’avaler cette petite collation, qu’elle revient avec un délicieux café. Elle téléphone à sa sœur, Moni, qui parle français, et qui arrive 5 minutes plus tard. Le français n’est pas mirobolant, mais au moins, on peut faire comprendre exactement ce qu’on cherche. La très jolie et toute jeune Moni monte avec nous dans la roulotte, pour nous guider jusqu’à l’une de ces vastes prairies sans clôture, juste à la sortie de la ville, au bord d’un joyeux ruisseau... et d’un dépôt d’ordures ! On fera avec.
Moni insiste pour aller changer nos forints en lei. On se doute bien qu’elle veut surtout se prendre une bonne commission, et on n’a même pas pris le temps de regarder le cours du change. « Vous pouvez me faire confiance », insiste-t-elle. Je me méfie. Oswald finit par lui confier une somme pas trop importante. Après tout, autant que ce soit elle plutôt que la banque qui profite un peu de la manne.
Mais tout de même. Lorsque plus tard Oswald ira en ville chercher lui même de l’argent à la banque, il s’apercevra que Moni a un peu beaucoup exagéré sur sa commission !

Les paysans du coin sortent leurs troupeaux de vaches sur cette prairie après la traite du matin, et les ramènent un peu avant la tombée de la nuit pour la traite du soir. Un homme et deux ou trois chiens pour les petits troupeaux. Trois ou quatre hommes et plusieurs chiens pour les grands troupeaux.
Un petit pincement au cœur au moment où toutes ces vaches convergent vers l’endroit où est stationnée Kaplumbağa. On a monté la clôture électrique. Pourvu qu’elles ne nous la défoncent pas. Eh bien non. Elles passent sagement à côté. Océane et Noé, la tête haute levée, regardent avec curiosité défiler ce flot de bovidés.

Après un gros orage et une pluie torrentielle qui ne dure pas plus d’un quart d’heure, notre premier coucher de soleil roumain.

7 Octobre : Salonta – Batăr 16,5 km

Et voilà, on était prévenus, on fait connaissance avec la marmaille Roumaine. Stationnés sur une place au beau milieu du village, tu imagines une vingtaines de gosses en grappe autour de la roulotte ! Mignons, les gosses, mais un peu encombrants.

J’y vais de mes histoires de blablabla, façon de les canaliser un peu. L’un d’eux, pour me taquiner, ramasse un paquet de cigarettes vide. (La place est jonchée de déchets de toutes sortes) Je fais la dégoûtée, je fais mine de fumer, puis de tousser comme une perdue. Je prends le paquet de cigarettes pour le jetter dans notre sac poubelle. Ce qui me donne une idées. Tout en blablatant et en grimaçant, je commence à ramasser les ordures. Aussitôt, chasse aux trésors ! Les gosses se précipitent pour ramasser à tour de bras et remplir la poubelle. C’est à qui dénichera la plus minuscule cochonnerie. En dix minutes, la place est toute propre nickel ! Je ferme la poubelle. Puis je me promène autour de la place avec les enfants et une mine toute réjouie. « C’est beau, hein ! Qu’est-ce que c’est beau ! Bravo les enfants ! Bravo !!! »
Est-ce que ça pourra servir un tout petit peu à quelque chose ?????
Deux petits garçons turbulents, qui veulent bien entendu se montrer plus malins que les autres, sachant que la clôture est électrifiée, la touchent à grands coups de pieds. Bien entendu, le ruban se détend, et bien entendu je me fâche. Je me fâche même si sérieusement que les deux gosses filent sans demander leur reste.
Ils reviennent dix minutes plus tard, avec une mine toute penaude... et un gros bouquet de roses !

Après quoi, ils y vont tous de leur bouquet de fleurs sauvages : asters, linaires, pissenlits...

Il faut quand même les surveiller de près. Ils tournicotent autour des juments, et ça pourrait devenir dangereux pour eux.

8 Octobre : Batăr – Cociuba Mare 19 km

Je suis toute raide, ce matin. Aïe ! Mon dos fait des siennes. Bon, tant que ça ne coince pas... On part, on verra.
Océane est toute raide, ce matin. Courbatures ? Ou plus grave ? On part, on verra.
Après quelques kilomètres au pas, tout tranquillement, la demoiselle est dérouillée et réclame à trotter. Comme sa frangine ne demande pas mieux, je laisse aller.
Et tout compte fait, on s’envoie nos 18 km quand même.
Quelques images sur la route...

Carpates en vue !

On découvre une station service désaffectée, juste à côté d’immenses communaux sans clôtures. Idéal !

On vient nous prévenir que ce soir, à dix-huit heures, un immense troupeau de vaches va passer précisément là où nous avons monté la clôture, et que ces dames risquent de tout arracher. Idem demain matin à huit heures, dans l’autre sens.
Donc à dix-sept heures trente, on enroule le ruban électrique, et on met les juments au piquet un peu plus loin.

Après que le troupeau soit passé, on redéroule le ruban pour la nuit. Demain matin, on démontera carrément le tout... ça nous poussera à partir de bonne heure !

9 Octobre : Cociuba Mare – Şoimi 10,5 km

Petite étape sous la bruine. Tiens, de loin, on croyait que c’était des moutons.

Raté ! C’était des cochons ! Tout un troupeau de cochons dans une immense prairie clôturée à l’électricité.

À Şoimi, arrêt à la mairie. Une Livia qui parle bien français fait office d’interprète. On nous octroie une place sur le parking de la maison médicale qui s’occupe des urgences.

Juste derrière, Livia possède une belle friche, qu’elle prête très volontiers à Océane et Noé.

Quelques luxueuses maisons dans le village, à côté des masures. Ça ? Mais ce sont les maisons que font construire ici les Roumains qui travaillent en France ! 

Et si la maison a des arrondis et du clinquant, c’est une maison de Roms. On nous explique : « Alors eux, ils savent s’y prendre : ils ont une dizaine d’enfants. Ils vont à l’ouest, ils font mendier les enfants. Si chaque enfant ramasse seulement 10 € par jour, avec dix enfants, ça fait 100 €. Donc : 3000 € par mois. Largement suffisant pour vivre sur un grand pied en Roumanie. La coutume, chez les Roms, c’est de faire construire une maison pour chacun des garçons. Pas pour les filles : elles n’en auront pas besoin, puisqu’elles iront vivre chez leur mari. »
Observation, constatation. Ces explications ne semblent absolument pas teintées de racisme, ni d’aucun mépris. Elles donnent même plutôt l’impression d’une certaine admiration pour la débrouillardise des Roms, et pour leur art de bien faire valoir leurs droits sans pourtant se reconnaître aucun devoir.
Plusieurs personnes nous affirment que toutes ces belles maisons sont le fruit de la mendicité. Ben dis donc ! En voilà, un métier qui rapporte des sous !
Autre source de revenus pour les Roms ??? : depuis que nous sommes entrés en Roumanie ( d’ailleurs même en Hongrie on nous avait déjà mis en garde) : le risque non négligeable de... vol des chevaux. Je ne suppose pas que ce puisse être grâce à ces rapines marginales qu’on se construise une si belle maison.

Une femme Rom, très belle, vient tournicoter autour de nous, et nous réclame de l’argent, « pour les copii » (les enfants). Si ça se trouve, elle habite l’une de ces belles maisons ? Ou fait-elle partie des très nombreux Roms qui vivent réellement dans une grande pauvreté ? Va savoir. On a de toute façon décidé, à tort ou à raison, que nos rapports avec les Roms ne devront pas se baser sur la mendicité. Je veux bien raconter des histoires à leurs gosses, parler et rire avec eux. Mais on préfère exclure du jeu les rapports d’argent. De toute façon, chez les Roms comme partout ailleurs, il y a une grande diversité de caractère. Attention à ne pas tout mettre dans le même panier ! Il n’empêche qu’ils ont dans l’ensemble un mode de vie différent du reste de la population. Livia, l’institutrice, nous précise que ce qu’un enfant Roumain apprend en deux semaines, un enfant Rom met deux mois pour l’enregistrer. Non pas qu’il soit moins intelligent, loin de là, mais tout simplement... il ne vient pas assez souvent à l’école !

10 Octobre : Şoimi – Beiuş 22 km

Un peu épuisante, l’étape, mais très belle.
Église quelque peu délabrée...

Fini la plaine. Nous renouons avec la montagne, pas encore trop escarpée. Une charrette tirée par un petit cheval blanc nous précède.

Alors ça ! La gare est située au bord du passage à niveau. Le train s’arrête... au beau milieu de la route, pour laisser monter et descendre les passagers !

C’est là que nous faisons connaissance avec les petites routes roumaines, marquées sur la carte comme routes carrossables.

Elles ne sont pas asphaltées. Pierrées, oui, mais pleines de trous. Pauvre Kaplumbağa ! C’est cahoteux et chaotique. Mon dos et son bardage de titane sont soumis à rude épreuve. Je suis obligée de mener debout, pour amortir un peu les choc avec la souplesse plus très souple de mes genoux. Les vieux os d’Oswald sont aussi passablement secoués. Cependant il ne se plaint pas : il s’inquiète plutôt pour la roulotte, lui.
Mais au moins, nous avons la beauté du paysage pour régaler nos yeux, et nous ne croiserons en tout et pour tout, sur 6 ou 7 kilomètres, qu’une voiture et un camion.
Et d’ailleurs, nous y récoltons un bon repas : de superbes coulemelles, que nous dégusterons avec des œufs brouillés (œufs offerts à Şoimi) pour notre déjeuner.

Mais là, voilà que ça se corse : attention, argile glissante.

Beaucoup de petites fermes possèdent leur Christ, mais celui-ci, avec son visage caché par une couronne de fleurs artificielles passablement délabrée, nous a paru digne d’une photo.

Nous voulons nous arrêter à Beiuş pour tenter de résoudre le problème de notre boulette Internet : on a bien fait mettre une carte SIM roumaine à Salonta, mais ça ne fonctionne pas. Pas de place à l’entrée de la ville. Il faut la traverser. L’étape a été longue, les juments ont pataugé dans un chemin fatiguant, et à la sortie de Beiuş, il faut encore qu’elles se farcissent une côte assez raide, longue d’environ 500 mètres ! Elles en ont perdu l’habitude. Par dessus le marché, la côte est pavée, et ça glisse. Noé n’est pas chaussée de ses chaussures anti-dérapantes. Le cœur me bat fort. Mais ça monte. J’arrête les juments en haut de la côte pour les laisser souffler. Et là, sur notre gauche : le cimetière et un immense terrain communal. Super ! Ça suffira pour aujourd’hui !
Kaplumbağa avec vue sur les montagnes,

Océane et Noé derrière le cimetière.

11 Octobre

Les juments ont bien mérité leur journée de repos. Nous aussi, d’ailleurs. Et puis il pleut. Et puis cette nuit, je n’ai pratiquement pas dormi. La route près de laquelle nous sommes stationnés... Bref, mon insomnie n’aura pas été totalement infructueuse :

Lumière brouillée des lampadaires
déchirée par le trait bruyant
des automobiles.
Deux heures, trois heures du matin.
Les gouttes de nuit
ne m’endorment pas.
Les roues chuintent
sur la route mouillée
toutes les dix ou vingt secondes.
Les Roumains ne dorment-ils donc pas,
la nuit ?
Chaque moteur qui passe
crispe mes nerfs harassés.
Les juments broutent l’herbe noire
sans aucun état d’âme.

Journée passionnante. Nous faisons connaissance de Daniel et Daniela, très beau couple de Roumains, extrêmement chaleureux. Ils ont travaillé pendant sept ans en Espagne, et parlent donc couramment l’espagnol. Par conséquent, aucun problème de communication. Ils nous invitent chez eux. Pour prendre une douche (alimentée par l’eau chaude naturelle souterraine, ainsi que le chauffage central de toute la ville, expliquent-ils.) Et pour déjeuner. Ils habitent en ville, un petit appartement qu’ils ont su rendre coquet et confortable, dans un immeuble vieillot et grisâtre. Daniela nous a concocté un repas typiquement roumain : paprika du jardin farci de riz pas du jardin avec une sauce à l’oignon du jardin, à l’ail du jardin, à la verdure du jardin et à la tomate du jardin. Puis un ragoût de sanglier tué par un ami chasseur et des saucisses fabriquées maison avec le cochon du jardin. Avec une fameuse purée de pommes de terre du jardin. Le tout accompagné de pain complet maison (un régal) Eh oui, figure toi que Daniel et Daniela, s’ils vivent au beau milieu de Beiuş , possèdent un grand terrain juste à la sortie de la ville. Quatre hectares d’un seul tenant, où Daniel a construit lui-même un beau bâtiment de briques. Là, il élève des volailles (poules et oies), des cochons (12 truies reproductrices suitées de leurs porcelets) et trois vaches (pour le lait et leurs veaux pour la viande) Ils y cultivent leur jardin, et un superbe jeune verger. Il faut voir Daniel s’occuper de ses cochons, race dont il ne connaît pas le nom, au groin extrêmement retroussé. Il les grattouille et les caresse, et leur parle. Ce sont des animaux reproducteurs, non destinés à l ’abattage. Il peut donc s’y attacher ! Elles sont extrêmement sympathiques, ces bestioles. Le verrat tout particulièrement. Et une grosse truie qui vient me faire des câlins. Je craque.
En outre, Daniel et Daniela possèdent quatre autres hectares, disséminés en petites parcelles, où ils cultivent maïs et blé pour nourrir toutes leurs bestioles. Un certain nombre de citadins possèdent ainsi leur lopin de campagne qui leur permet une certaine indépendance alimentaire. Peu ont des vaches, mais tous élèvent des volailles et deux ou trois cochons. Daniel vend donc ses porcelets à l’âge de huit semaines, sans aucun problème de débouché, à ces personnes qui veulent engraisser leurs deux ou trois porcs pour leur consommation personnelle.
Officiellement, Daniel est gardien de nuit de l’église et de son parking situés juste en face du terrain où Kaplumbağa est stationnée. Ce n’est pas un travail trop fatiguant : il y a sa petite piaule et peut dormir. Il se lève seulement si la sirène d’alarme se met en branle.
Et comme les salaires sont très petits (environ 200 € par mois), comme beaucoup de Roumains, Daniel arrondit les fins de moins en vendant ses cochons (au noir) et en posant du carrelage pour ces fameuses superbes maisons des riches Roms de Şoimi (au noir aussi) Là, il est très bien payé, et sans aucun problème. Il n’y a pas du travail tous les jours, mais quand il y en a, il se fait ses 80 € dans la journée. Il se considère donc comme ni riche ni pauvre, et trouve que c’est ce qu’il y a de mieux.
Daniel nous reprécise que certains Roms sont effectivement très riches, mais que d’autres vivent dans une pauvreté extrême. Les riches sont riches effectivement grâce à la mendicité des enfants dans les pays de l’Ouest, mais aussi grâce au commerce des voitures. En moyenne, la vente d’une voiture leur rapporte 1000 €. (dixit Daniel) Et puis aussi... là, Daniel émet un petit sifflement, accompagné d’un geste sans équivoque. Bien entendu, le chapardage fait sans aucun doute partie de la culture des Roms, sans vouloir généraliser. D’ailleurs, le verbe « chouraver » n’est-il pas un mot d’origine Rom ?
Daniel nous fait visiter la ville. Il ne sait pas combien d’habitants elle comporte. À vue de nez (mais peut-être nous trompons-nous) ça ressemble à une ville d’environ 10 000 âmes. Et pas moins de 15 églises. (Daniel et Daniela sont pentecôtistes. « Mais on est tous chrétiens, quelle que soit l’église, et c’est ça le plus important »)
Puis Daniel nous emmène chez l’un de ses amis, à une quinzaine de kilomètres, en pleine cambrousse. Troupeau de vaches et de buffles en liberté, égayés dans les champs immenses et sans clôtures, et même au beau milieu de la route. Regret de ne pas avoir d’appareil photo avec nous. Superbe puits style kopjafa.
Au retour, nous trouvons Daniela, assise sur son canapé, un cahier ouvert sur les genoux, en train de potasser la langue allemande. Oswald, du coup, lui offre un cours de prononciation. La pauvre Daniela ne parvient pas à prononcer le « u ». Elle a beau faire des tas d’efforts, c’est le son « ou » qui sort. Mais à force, le progrès arrive. Ça y est presque ! Ça y est !!! Puis elle pose des tas de questions sur les mots qu’elle veut apprendre et ne connaît pas encore. Seule, elle essaie la fameuse traduction « Google », mais c’est à s’arracher les cheveux de la tête, se lamente-t-elle. Ça ne veut rien dire du tout. Je lui dis qu’elle peut utiliser ça à la rigueur pour un mot (et encore... attention aux homonymes) mais c’est vrai que pour les phrases, ça tient souvent du délire.
Daniela nous offre des œufs du jardin, une marmelade de paprika à tartiner sur du pain, et trois pots de confiture maison (fraise, prune, pêche)

Muchas gracias, mulţumire, Daniel y Daniela !

13 0ctobre : Beiuş – Roşia 16 km

Pluie toute la journée hier : on n’a pas bougé.
Ciel plombé ce matin. 10°. Mais pas de pluie. Montées et descentes sans cesse, mais sans grandes dénivellations. Les juments marchent très très bien. Paysage de moyenne montagne, forêts, petite culture. On longe longtemps un très joli ruisseau malheureusement pollué par d’invraisemblables quantité de déchets (sacs plastique, bouteilles plastique, paquets de cigarettes, canettes de boissons diverses et variés. Sans compter carrément les sacs poubelle pleins jetés dans les fossés.) Remarque, ça colore le décor !
Voici l’entrée du village de Roşia.

On passe sous ce très beau porche, et on s’arrête juste après, sur la place du marché (exempte de déchets ! Ça par exemple !) au bord de la rivière.

Pendant que les juments se gavent d’herbe, Oswald se colle à la corvée de nettoyage.

Mais aujourd’hui : pas de corvée d’eau !

Promenade à pied dans les alentours. Petite ferme avec une belle clôture en bois tressé.

Un homme tout mince, la soixantaine, abondante tignasse grise, beaux yeux noirs lumineux, nous interroge dans un français hésitant : « vous cherchez quelque chose ? » « Non. On se promène. » Se promener ? Il n’est pas certain que ce vieux paysan comprenne bien exactement de quoi il s’agit. Marcher pour chercher des champignons, ramasser des noix, accompagner les vaches dans la montagne, ça signifie quelque chose. Elles en descendent, les vaches, de la montagne, justement. Sonnailles au cou, accompagnées d’une jeune femme souriante qui s’appuie sur un bâton noueux. Deux pie-rouge, une brune, une noire. Elles viennent boire à la rivière avant de rentrer à l’étable pour la traite. Marcher pour marcher ? Hum... En tout cas, l’homme nous fait signe de le suivre sur une étroite passerelle branlante qui enjambe la rivière

et nous emmène jusqu’à un puits. « Eau, ici, très bonne ! » Ses yeux pétillent. Le puits est bien équipé d’un cylindre et d’une manivelle ; mais ni chaîne, ni seau. Un pichet de métal est suspendu à la manivelle. Le paysan le détache de son support pour y fixer la longue tige de fer posée sur la margelle. Il plonge le pichet dans le puits (peu profond) et le retire lentement. L’eau déborde, d’une incroyable transparence. L’homme décroche le pichet et l’approche de nos lèvres. On boit. C’est un enchantement ! Merci, merci, toi dont nous ne savons pas le nom. Marcher pour chercher quelque chose...
Nous allons le faire cette fois, pour sûr ! Retour à la roulotte. Verser le reste de notre eau potable dans le jerrycan destiné à l’eau vaisselle et toilette. Retourner au puits avec nos trois bidons de cinq litres, et les remplir de cette merveille.

Au retour, on trouve cette belle affiche collée sur le flanc de Kaplumbağa. C’est gentil de nous prévenir !

14 Octobre : Roşia – Damiş 20 km

Quand j’écris Damiş, ce n’est pas exactement Damiş. En fait, nous supposons nous trouver sur cette commune, mais nous ne sommes pas encore arrivés au village. La route a été très dure pour les juments. Plus de 10 km de montée presque incessante, dont des portions à 10 %. Trois arrêts pour souffler sur de brefs replats. Sueur. Respiration haletante. Souvenirs de la Slovénie. Superbe, la route.

Aucune clôture. Des cochons roses et bruns gardés par une vieille dame glandent sous les chênes. L’un d’eux flâne au ras de la route. (photos ratées, toutes floues, désolée !) Plus loin, ce sont des moutons. (Réussie, cette fois, la photo)

Ferme isolée, là-haut, au flanc de la pente.

Ce n’était pas cette route que nous avions d’abord choisie sur la carte. Les cartes n’expriment pas toujours ce qui nous attend. Fort heureusement, plusieurs personnes ont su nous dissuader de nous aventurer sur l’itinéraire prévu : « des côtes encore plus raides, et une longue portion non asphaltée, chemin glaiseux, glissant, collant, absolument impraticable en cette saison. Peut-être l’été, à la rigueur, par temps sec, avec de très bons chevaux. » Sur la carte était pourtant dessinée une jolie petite route blanche. Regardons de plus près la légende : « drum nepavat major » (route importante non goudronnée) Le trait marron, c’est « chemin carrossable » le marron avec des longs pointillés « chemin de tracteur », le marron avec des courts pointillés « chemin ». Les petites routes goudronnées sont coloriées en jaune. (Celles qui correspondent aux routes blanches sur les cartes qu’on avait eu jusque-là, même en Hongrie.)
À voir comment Océane et Noé ont ahané ce matin, je n’ose pas imaginer la même montée, voir plus raide encore (à en croire nos informateurs) sur un chemin bourbeux...
Bref, quand on a atteint le sommet, on s’est retrouvé sur un plateau où nous avons encore roulé un certain temps. Montagne sauvage, pas de village en vue. Jument fatiguées. Alors quand on a découvert ce déport qui nous permettait de garer la roulotte et ce joli pré avec ces deux jolies mares, on s’est arrêté. Pleine cambrousse.

Les mares grouillent de bébés grenouilles. Quatre petites pattes rameuses, plus de queue. Elles apprennent tout juste à respirer. Une naissance un peu tardive, tout de même. Combien d’entre elles vont résister à l’hiver ?
Quelques voitures passent, mais ce n’est pas insupportable. Une mobylette pétaradante, sans pot d’échappement, montée par un digne vieux monsieur coiffé d’un imperturbable borsalino. Surréaliste.

15 Octobre Damiş – Bratca 16 km

Éblouissement, ce matin à l’aurore, au sortir de la roulotte. Paysage, aux couleurs du levant, d’une beauté à couper le souffle. Jusqu’à l’horizon, pâturages sans aucune clôture. Pas d’affreux poteaux électriques, ni de hideux fils noirs qui barrent le ciel. Forêts à dominance de hêtre, dans toute la splendeur de leur parure automnale.
L’étape sera rude, encore une fois. D’abord, les ondulations du plateau, monter, descendre, monter, descendre... Rencontré une vieille bergère et ses brebis, près de l’une de ces belles meules de foin qui parsèment le paysage.

On se demandait comment ça tenait. Eh bien tiens ! En voici une carcasse vide.

Traverser le village de Damiş. Jolie petite église orthodoxe.

Adorable vieille dame qui nous arrête d’un sourire. L’homme qui est près d’elle (son fils ?) va nous cueillir quatre grappes de raisin. Friandise à grignoter en roulant...

Puis monter encore. Monter, monter, monter, jusqu’au col. Après quoi, la descente vers la vallée est vraiment très méchante. Virages en épingle à cheveux. Le pied en permanence sur le frein. Qui chauffe. Tu connais, l’odeur de frein qui chauffe ? Écœurant. Et en plus, ça fiche la trouille. Si les freins lâchent...
Ils n’ont pas lâché. Nous voici dans la vallée, sains et saufs. On était tout là-haut, là-haut, tu vois ? Je te jure qu’en vrai, c’est plus impressionnant que sur la photo. Mais bon, je te la mets quand même. Ça donne une petite idée.

Pas de problème pour s’installer. D’un côté, les grands immeubles de Bratca.

Et de l’autre côté...

Décalage...
À Bratca, Luminiţa, prof de français à la retraite et bibliothécaire à plein temps, nous donne rendez-vous « à six heures » au centre culturel pour que nous puissions connecter nos ordis à Internet. À six heures pétantes, nous sommes devant la porte. Fermée à clef. On poireaute, on poireaute... Pas de Luminiţa. A-t-elle oublié ? Ce serait étonnant. Eu un empêchement ? Possible. Comment aurait-elle pu nous le faire savoir ? Où alors, il y a eu incompréhension sur l’heure. Entre l’accent d’Oswald et celui de Luminiţa... entre 16 h et 6 h, ça ne fait pas tant de différence de prononciation. Elle a peut-être dit 16 h, et Oswald aura compris 6 h (du soir)
À 18 h 30, on décide de retourner à la roulotte. Sur le trottoir, on croise Luminiţa. Elle nous a attendus longtemps, elle aussi, dans sa bibliothèque. Elle trouvait ça bizarre, qu’on n’arrive pas. Puis elle a fini par tilter ! La Roumanie n’est tout simplement pas à la même heure que la Hongrie. Depuis le temps qu’on marche vers l’Est... 18 h à nos montres, c’est 19 h en Roumanie ! Et ce ne sont pas les pendules des églises qui auraient pu nous mettre la puce à l’oreille, depuis 10 jours que nous sommes dans ce pays : sur la façade des clochers, les pendules sont peintes ! Purement décoratives.
Bien. On met les nôtres, de pendules (c’est à dire la montre et le réveil) à l’heure Roumaine.

16 0ctobre

Nouveau rendez-vous à la bibliothèque, à 11 h du matin, heure Roumaine cette fois. Un bâtiment tout récent.
Luminiţa veut nous interviewer pour le blog du centre culturel.
Je fouine parmi les livres. Tous dans des éditions bon marché quelque peu passés et jaunis. Saint-Exupéry et Balzac (traduits en roumain) y côtoient les écrivains Roumains. Des bouquins de médecine vétérinaire et de conseils d’élevage font bon ménage avec les contes pour enfant. On trouve aussi de l’histoire, de la géographie, de la politique. Sur un grand tableau de papier blanc, une page intitulée « Octombrie » dresse au feutre de couleur la liste des anniversaires de célèbres écrivains et musiciens du monde entier, nés en Octobre. Deux citations de Saint-Exupéry, écrites à la main, en français, au gros feutre, sont affichées bien en vue. Dans la salle à côté sont rangés les vêtements traditionnels de toute taille qui servent pour les événements à fêter.
Luminiţa (Petite Lumière) veut tout savoir de nous, et considère comme un honneur d’accueillir en ces lieux une française écrivine !!! Elle me demande même un autographe ! Hé bé dis donc...

Le soir, nous sommes invités à manger la soupe dans ce vieux « HLM » qui jouxte notre roulotte, chez Augustin et Ana. Entrée passablement délabrée. Appartement microscopique, d’une propreté extrême. Carrelage des murs de la salle de bain d’un rouge pétant. Toute petite cuisine, toute petite table dans un coin, où il n’y a de place que pour deux. Augustin et Ana nous y installent, devant deux grosses assiettes creuses. Ils nous servent la soupe, restent debout, et nous regardent manger. On a apporté notre dictionnaire « român – francez, francez - român ». La discussion est chaotique, gesticulante, coupée d’éclats de rire. Augustin, bel homme très mince, la cinquantaine grisonnante et moustachue, qui ne lui a laissé dans la bouche que quatre ou cinq dents noires. Main sur le cœur, larmes aux yeux, sourire émouvant, il nous fait comprendre quel immense plaisir c’est pour lui que nous ayons accepté son invitation. Ana, toute ronde, toute brune, tout sourire, toute gentillesse en dépit de sa migraine. Avant de nous laisser partir, elle nous comble de conserves faites maison. Elle nous supplie d’attendre encore 5 minutes, sort dans la nuit noire, pour revenir avec un sac plein de poivrons et de tomates cerises qu’elle vient d’aller cueillir au jardin.
Merci, merci, mille mercis, Ana et Augustin...

17 Octobre : Bratca – Bulz 10 km

Avant de quitter Bratca, nous allons faire un tour sur le marché. En chemin... la petite voiture typique

et les maisonnettes couvertes de treilles.

Et nous y voici, au marché. Les voitures hippomobiles sont stationnées au milieu des voitures automobiles.

On y vient vendre des cochons, porcelets de 8 à 10 semaines (pour les engraisser) et énormes bestioles (pour les manger). Tout ce beau monde bruyant-grognant est transporté dans des cages-charrettes tantôt tirées par des chevaux, tantôt par des tracteurs. Parfois, c’est carrément le coffre de la voiture qui rend ce service.

Pour ce qui est du cochon prêt à manger, on ne se gêne pas : une petite vieille dame qui est venue là pour acheter son cochon, n’a plus d’homme à la maison pour le tuer. Pas de problème. Elle le fait égorger sur place.

Cher lecteur citadin, chère lectrice citadine, et peut-être même si t’habites la campagne : t’as déjà entendu les braillements d’un cochon qu’on assassine ? Penses-y la prochaine fois que tu savoureras une belle côtelette ou un boudin aux pommes made in les Antilles... Moi, j’avais pourtant déjà entendu. Je sais depuis longtemps ce que c’est. Mais j’arrive pas à m’habituer. J’ai pleuré.
« Chez les Indiens on doit faire
Quand on va chasser
Une sorte de prière
À son gibier.
Puis il faut le remercier
De nous permettre de manger
On devrait bien en faire autant
De temps en temps. »
(Anne Sylvestre)

Et les dames qui vendent leurs cinq fromages et trois bouteilles de lait. On en a acheté, de ce bon fromage fermier. Après dégustation, bien sûr.
Et les sacs de choux, une vingtaine de choux par sac, pour les gens qui fabriquent leur choucroute. Et le râpeur de choux à qui on peut amener les choux qu’on vient d’acheter pour les lui faire râper. Et les sacs de dix kilos de choux fraîchement râpés. Et les râpes à choux vendues l’équivalent de 6 € quand en France ça en vaut 40 !!!! (raison pour laquelle je n’en avais jamais acheté, et que je me crevais à râper mes choux au couteau !)

La petite route que nous suivons alterne asphalte et non-asphalte.

Elle longe une très jolie rivière. On trouve sans peine aucune une immense prairie, en bordure d’un hameau d’une dizaine de maisons.

Nous ne sommes pas sitôt arrêtés que nos juments se voient pourvues d’une énorme brassée de foin très odorant. Le parfum en est si délicieux qu’on aurait envie d’y goûter.
Et nous donc ! Soupe encore toute chaude, confitures, petits gâteaux fourrés à la crème de pruneau, pâte à tartiner paprika-citrouille (spécialité du coin), bois pour le poêle... Je ne sais plus où ranger les pots de conserves dans la roulotte ! Un jeune homme interdit à Oswald de porter les seaux d’eaux pour les juments : il s’en charge.
Il ne fait pas trop froid, mais on allume quand même notre premier petit feu de la saison pour chasser l’humidité.

18 Octobre : Bultz – Morlaca 29 km

Gros morceau à avaler : on n’échappera pas à une portion de E60, route européenne à très grosse circulation. On a choisi de se la farcir un dimanche pour au moins n’avoir pas à faire aux camions. RATÉ ! En Roumanie, les gros poids lourds roulent aussi bien le dimanche. Naïvement, on croyait que l’interdiction était valable pour toute l’Europe. Ben faut croire que non. Bonne nouvelle quand même : de Bulz jusqu’à Ciucea (13 km) il existe un tout petit chemin rural, coincé entre la voie ferrée et la rivière, qui vient tout récemment d’être empierré. C’est toujours ça de gagné sur l’horrible route Européenne.

Jolie petite église de Bucea

Passerelle assez bringuebalante !

Une immense place qui sert de dépotoir public ? Jonchée de déchets partout, partout. La Roumanie n’est pas très propre, mais là, ça bat tous les records ! Nous apprendrons plus tard que c’est la place d’un énorme marché annuel, très ancien, et qui a eu lieu tout récemment. Le nettoyage « après-marché » n’est pas terminé. Ça et là, nous voyons des déchets disposés en petits tas qu’on a manifestement essayé de faire brûler.

Un peu plus loin : voici notre premier gué depuis le début du voyage. Franchi sans aucun problème.

Puis il faut bien finir par la rejoindre, cette fameuse route infernale. Les juments vont nous faire ces 15 km pratiquement d’une traite, au grand trot. Plus vite nous en serons sortis, mieux cela vaudra ! Juste un petit arrêt pour jeter un coup d’œil à la carte : il ne s’agit pas de louper la sortie.

Après la sortie, un petit kilomètre nous suffit pour trouver un chouette emplacement.
Il est déjà tard. Le temps d’organiser le bivouac, et il est 15 heures. Nous avons une faim de loup...

L’accueil, une fois de plus, est fantastique. Danuţ et Adina ont travaillé neuf ans en Espagne, et c’est donc en espagnol que nous communiquons. L’espagnol nous sert décidément beaucoup depuis notre entrée en Roumanie. Les grands-parents d’Adina vivent dans une petite maison toute voisine. Le Grand-père insiste pour offrir à Oswald un petit verre de « wisky roumain fait maison » (la pálinka, bien sûr). Adina nous précise doucement, mais d’une voix légèrement fâchée, que le grand-père a besoin de son petit verre toutes les heures, et que la bouteille y passe dans la journée...

19 0ctobre : Morlaca – Alunişu (Magyarókereke) : 11 km

Courte étape, mais assez ardue, sous une pluie incessante : ça monte et ça descend, et ça remonte... Alunişu est situé à environ 700 mètres d’altitude. Alunişu se nomme Magyarókereke en hongrois.
C’est important. La population du village est pour moitié Hongroise et pour moitié Roumaine. Sâncraiu, la commune à laquelle appartient Alunişu, est à 80 % Hongroise. Tous les panneaux, réclames, affiches, annonces d’événements, etc... sont bilingues.
Alunişu en vue !!!

ET VOILÀ...
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE NOTRE AVENTURE .

Nos amis Lars et Robyn nous attendaient. Dans un premier temps, on gare Kaplumbağa au bord de la route. Et on trouve un pré pour Océane et Noé.

Réconfortés et réchauffés par la délicieuse popote de Robyn.

Lars va nous aider à organiser ici notre séjour pour tout l’hiver. En Mars, nous prendrons le chemin du retour. Nous ne savons pas encore exactement quel sera notre trajet. Nous prendrons le temps d’y réfléchir.

Plus de 14 mois de route pour arriver ici. Notre rêve de base, c’était d’arriver en Turquie, et nous avions prévu deux ans de voyage. Mais les accidents et incidents divers et variés, plus les problèmes chroniques d’abcès du pied de Noé nous ont rabattus vers un projet plus modeste. Et si le retour nous prend autant de temps que l’aller, les deux ans prévus au départ seront déjà largement dépassés.
Le Oswald serait prêt à transformer cette expérience en mode de vie.
La Anne ? Pas du tout. Un voyage au long cours, d’accord. Une expérience enrichissante, c’est certain. Mais vivre ça en permanence, non ! Et ma famille ? Et mon jardin ? Et ma vieille jument, Athéna (29 ans), que j’espère bien retrouver vivante au retour.
Mon travail d’écriture me fait tenir le coup.
Le journal de voyage, sur cahier d’écolier, gribouillé chaque soir au stylo à bille.
Le journal des juments, tenu les jours de route, et aussi parfois les jours arrêt quand un événement marquant les concerne.
L’écriture des articles sur le site, avec tri des photos.
Quand à mes états d’âme, impressions diverses, et autres monologues intérieurs, ils sont consignés dans un cahier spécial intitulé : « petit théâtre d’une sédentaire nomade »
Mais oui ! C’est un véritable petit théâtre qui se joue à l’intérieur de moi-même, avec coups de gueule, larmes, et joies intenses. Les quatre personnages ? Tu es curieux-curieuse de les connaître ? Non ? Bon, tant pis pour toi, t’as qu’à pas lire. Je ne les cite que pour les curieux-curieuses.
Espíritu (l’Esprit raisonneur, le cerveau gauche), Alma (l’Âme imaginative, sensitive), Corazón (le Cœur, émotif), Cuerpo (le Corps, souvent soumis à rude épreuve dans cette histoire !)
Extrait :
Cuerpo (se recroquevillant pour ne pas sortir du lit)  : J’ai mal partout. Le dos, les côtes, le poignet... Je veux dormir encore.
Espíritu (sévère)  : Oh ! Arrête, avec tes douilletteries ! C’est de la fainéantise et voilà tout !
Cuerpo (furieux) : Tu rigoles ? Je voudrais bien t’y voir, toi, le pur esprit ! Oh bien sûr ! Quand on est immatériel comme toi, c’est bien facile de se moquer de la souffrance. Égoïste ! Salopard !
Alma (conciliante) : C’est vrai que tu exagères un peu, Espíritu. Tu manques d’empathie. Je suis tout autant que toi immatérielle, et pourtant, les souffrances de Cuerpo me font souffrir.
Corazón : Vous êtes bizarres, vous. J’ai pas mal, moi. Je bats. Je me sens tout chaud et tout confortable. Je ne te fais pas mal, moi, au moins, hein, Cuerpo ? Pas comme ce rustre d’estomac qui se complaît dans son trop d’acide, ce pauv’dos bardé au titane, ces articulations qui se mettent à grincer dès qu’il pleut froid, ou ce cochon d’intestin qui...
Cuerpo (lui coupant la parole) : Corazón ! T’es pas gentil. L’intestin...
Corazón (reprenant la parole) : Ouais ben il cafouille, des fois, l’intestin. Et quand il cafouille, tu protestes et tu nous emmerdes tous avec tes jérémiades.

Bon allez, j’arrête là. T’as pas besoin de tout savoir, non plus...

Quelques remarques

- Moi qui déteste les poteaux électriques qui gâchent le paysage en le rayant de toutes parts, je dois reconnaître que je trouve une certaine poésie à ceux qui bordent les petites routes roumaines.

- Les chiens : tous plus ou moins bâtards, plutôt de type berger pu chien de protection, mais aussi beaucoup de petits chiens ressemblant plus ou moins à des nordiques miniatures. Ils courent en totale liberté, se réunissent en groupes plus ou moins nombreux. Ils aboient sur notre passage, montrent fermement à Altaï qu’ils se trouvent chez eux, mais n’ont été (jusqu’à présent) ni agressifs ni bagarreurs. Si nous, humains, nous nous tournons vers eux, ils prennent la fuite. On en a vu qui jouaient joyeusement dans un cimetière, se poursuivant et sautant allègrement sur les tombes. Personne n’y trouve à redire. Lors de nos arrêts, Altaï se lie facilement d’amitié avec eux.

- En Hongrie, presque chaque village a deux églises : une protestante, une catholique. En Roumanie, c’est trois, voire quatre églises, toutes de même dimension, et qui se font fièrement face. Une orthodoxe, reconnaissable à la grosse croix boursouflée qui la surmonte et au belles peintures très colorées qui ornent le porche. Une catholique. Une protestante. Une pentecôtiste. Une calviniste. Les Roumains sont en majorité orthodoxes, les Roms en majorité pentecôtistes. (Les mauvaises langues chuchotent que c’est par opportunisme et pragmatisme, l’église pentecôtiste étant celle qui offre le plus d’aide matérielle : vêtements et nourriture.) les Hongrois, très nombreux dans la région où nous nous trouvons, sont plutôt calvinistes. Dans les petites villes, encore plus d’églises. À Beiuş, par exemple, il y a 15 églises, toutes de confessions différentes.

- Scène de ménage (la plus grave que nous ayons eu à subir depuis notre départ) : Oh ! Les vilains ! C’est en famille qu’on lave son linge sale. Votre vie privée ne regarde personne. (Quoique : dans les questions souvent posées, il y a celle-ci : « comment vous faites pour vous supporter en permanence et dans un espace aussi riquiqui ?)
Bon celle-là, quand même, je la rapporte. Ça risque d’intéresser quelques dames.
Oswald (retour d’une petite balade avec le chien)  : Le type de la petite maison, là-bas, m’a dit qu’il est célibataire. Pour une bonne raison : les femmes sont méchantes.
Anne (vaguement choquée) : Le pauvre. Il a eu une méchante Maman ? Une méchante amoureuse ? Ça peut arriver... Et tu lui as répondu quoi ?
Oswald (taquin... enfin, espérons-le !) : Que je le comprenais !
Anne (outrée) : Quoi ?
Oswald (ironique) : Oh ! C’est ton problème si tu le prends comme ça.
Anne (furibarde) : Comment ça mon problème ? Je suis une femme, non ? Un peu, que c’est mon problème, et que je me sens concernée !
Oswald (avec toute la malice dont il est capable, et ce n’est pas peu, j’vous jure !) : Mais tu n’es pas « les femmes », toi ! Tu es ma Anne à moi !

Je ne ferai aucun commentaire.
Je te rassure : nous sommes maintenant réconciliés...

- Un certain nombre de personnes âgées, regrettent le temps de Ceaucescu : il n’y avait pas de chômage, à cette époque. Tout le monde avait du travail. Si un homme s’attardait au bistrot, les flics arrivaient : « tu travailles pas, toi ? Non ? Suis-nous, on va t’en trouver, du travail ! » Et voilà, Y’avait du travail pour tout le monde. 
Un vieil homme : « moi, je travaillais dans une usine d’oxygène. Quand Ceaucescu est tombé, l’usine a fermé. C’était la seule usine d’oxygène de Roumanie. Maintenant, l’oxygène, on l’achète à la Serbie. Quatre fois plus chère que ce qu’on la produisait ici. »
Une femme : « Il y avait du bon, et du mauvais. Moi, par exemple, j’ai pu faire d’excellentes études. Il n’y avait pas de censure. En philosophie, on pouvait lire tout ce qu’on voulait. Et l’apprentissage des langues était excellent. Le mauvais, c’est qu’on avait beau connaître des langues étrangères, on n’avait pas le droit de sortir du pays. »
Un autre homme, plus jeune. « Je travaille. Je gagne 200 € par mois. Avec ça, on ne peut pas élever une famille. Pas possible. On est obligé de faire du noir à côté. Sinon on crève. Dans les magasins, tout est très cher. Autrefois, rien n’était cher. Avec 50 € par mois, tu faisais vivre 4 personnes. Maintenant, avec 200, même pour une personne, c’est pas vivable. »

Effectivement, dans les commerces, la nourriture est plus chère qu’en Hongrie. Pas mal de choses sont au même prix qu’en France. Par contre, sur les marchés, énormément de personnes viennent essayer d’écouler leur petite production de légumes, fruits, fromage, lait, miel... (le fameux « noir ») Et là, les prix sont vraiment dérisoires. On voit des vieilles dames toutes ridées, vêtues de noir, le foulard pas islamique sur la tête, qui tentent désespérément de vendre leurs trois ou quatre litres de lait et quelques pommes de terre. Apparemment le « noir » n’est pas si facile à vendre.

- Les chevaux roumains nous épatent. Il ne se passe pas une journée sans que nous ne croisions une bonne dizaine de véhicules hippotractés. Le conducteur arrête son cheval devant une épicerie ou un bistro. Il descend faire ses courses ou boire un coup, pendant que le cheval reste sagement à l’arrêt le long du trottoir, sans être attaché. Il ne bouge pas tant que son maître n’a pas repris les guides. Ben on n’en est pas là avec nos juments ! Tout de même : ils ne sont pas tous aussi bien éduqués. Parfois, on les entrave pour les empêcher de prendre la poudre d’escampette.

Anne, 21 Octobre 2015

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